• Frédéric Paris

Comment désaplatir les galets du rock d’antan?

« Reminiscence: retour à la conscience de souvenirs non accompagnés de reconnaissance. »

Une certaine Marianne m'a récemment fait parvenir un creux, ehhh, je veux dire cru culturel sans aucune étiquette de traçabilité ni date de cuvée. Au moment d’écrire ces lignes, je ne sais rien de Causa Sui, le groupe derrière Euporie Tides. Pourtant, Causa Sui me connait, ou du moins il a tout fait pour me reconnaître.


En effet, j’ai senti une profonde impression de miroitement émanant de l’interaction entre le disque et ma mémoire. J’ai en fait été happé d’un phénomène cognitif difficile à décrire...


Certains d'entre vous ont probablement déjà vécu des sensations synesthésiques, que ça soit par hallucination, éducation ou bénédiction, la sainte trinité du savoir. La plupart des fêtards l'auront subi par buvard. D'autres par une petite poêlade des champis chéris de leur mycomage favori.


Dans mon cas, c'est une intuition qui s'est développée avec le temps et qui me permet par exemple de faire un lien quasi-instantané entre le flux mélodique d'une prosodie donnée et des couleurs. Ces couleurs se manifestent agressivement à la limite de mon oeil, comme si l'idée de la teinte exerçait une pression très vives sur mon nerf oculaire sans que celui-ci ne cède au cambariolage de mon champ de vision.


En résulte une impression de coloration très forte qui s'accompagne souvent d'une texture. Par exemple, quand tu parles Mariane, ta tessiture va d'un fragile jaune banane granuleux à l'orangé solide d'un phanère de canetone. Bref, une voix de poussin géant dans tout ce que ça a de plus sublime.

Représentation picturale de la voix de Marianne

Pour ma part, le phénomène nécessite une grande concentration et honnêtement, ça fait mal au cerveau. C'est comme si je lui demandais de faire un grand écart sans user de souplesse.


OÙ TU VEUX EN VENIR AVEC ÇA CALISSE!?


(...)

(...)

(...)


À l'écoute de Causa Sui, j'ai ressenti cette douloureuse contorsion cérébrale d'une manière tout à fait inédite: une musique qui m'était inconnue avait réussi à établir un lien viscéral avec une mémoire à long terme qui m'était clandestine. Ce rock merveilleusement banal m'a réminiscer la gueule à grand coup de Strat.


Il m'a déperdu des souvenirs qui furent jadis blacké out. Ces souvenirs d'une adolescence musicale innocente, à l'époque où la musique n'était autre qu'une passion juste... juste... juste fucking cool.


Je n'avais pas encore été infecté par cette obsession d'avant-garde kamikaze et par ce poison qu'est le jazz sauvage. J'avais encore le pouvoir de blablater éperdument de la Gretsch de John Frusciante (wink wink Marianne), des effets à gogo de Tom Morello ou du turbo-piquetage de Van Halen. Mais il y a eu réminiscence de blablatage grâce à Causa Sui.


Ma première écoute s'est étendue sur 2 heures parce qu'à chaque nouveauté, je me devais d'appuyer sur pause. Pas parce que c'était mauvais (même si ça l'ai juste un peu 😉), mais parce que ça déclenchait chez moi une pulsion mnémonique très précise...


J'entendais un riff et tout à coup la folie de l'or me prenait et je n'avais d'autres choix que de me piocher le carafon à la recherche du riff analogue. Écoutez le début de cette pièce par exemple:

J'ai entendu ça et en quelques secondes c'était la chasse au trésor.


Voici mon flux de pensée:


"What the fuck?! Heard that before. 100% sure. It's old. But not old for everyone... High school! Compagnons de Cartier! Protic! What the hell is it... It's been such a while... [POP: les images de moi en secondaire 3 défilent] What was I listening to when I was looking like that? Oh my, how did I come up to look like that? You looked a bit like Tintin dude. What would Tintin listen to if he did Les Compagnons? ... Ayayaya.... (ça pendant 5 minutes)..........................................

OH YEAH!!!"

L'effort intellectuel fût considérable, mais ce n'est là qu'un des nombreux segments qui m'ont titillé comme jamais on ne m'avait titillé auparavant! J'ai terminé l'écoute avec l'impression d'une vingtaine de groupes mythiques sur une liste, des groupes venus d'un autre moi.


Cet impressionnisme auditif s'est démiopé à la deuxième écoute quand j'ai finalement pu mettre l'auriculaire sur quelques aires qui étaient encore trop insapides pour espérer une rescapade de mes souvenirs. Voici les meilleurs.


Comme mentionné dans cet article touffu et écrit sans tondeuse, mon groupe fétiche à l'époque, c'était les RHCP. Et j'ai trouvé que tout au long de Euporie Tide, on assistait un savant mélange du mentalisme de Radiohead et de la confiture à la sauce Red Hot. Par exemple sur cette section de la piste d'ouverture...

... qui me rappelle des moments comme celui-là.

Et c'est sans parler du riff principal de la composition, qui m'évoque énormément celui de Bodysnatcher des Têtes de Radio toujours!


Un énième miraculé de cette bouée d'album n'est nul autre que Lou Reed. Prêtez ici attention au timbre des guitares.

Et dans une version plus cokée:

Le lien est peut-être moins évident ici, mais ç'en est tout de même un que mon cerveau fût forcé d'entrelacer.


Je pourrais continuer longtemps avec du Black Sabbath, du Yes, du The Who, du Muse, du Led Zep, du Zappa, mais ça serait trop en faire. Je me contenterai d'inviter tous les blasés du rock d'antan à écouter cet album qui fourmille de références minérales et qui vous replongera probablement dans un monde de jeunesse où tout était... tout était... tout était fucking cool!


Sauf la musique pop.


Ark, c'est tellement commercial la musique pop.


Le rock c'est pas de la musique commerciale voyons donc.


C'est de la VRAIE musique.


Bref, Euporie Tide, c'est mauvais, mais j'ai adoré. Allez vous aussi le détester! Puis faites vous plaisir, retourner à la vraie musique après coup...




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